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HISTOIRE DE MAISON CARREE

Maison-Carrée


Maison-Carrée

Le texte qui suit est un mémoire rédigé au cours de l'année scolaire 1954-1955, par Claudia Sendra alors élève de l'école normale d'institutrices d'El-Biar. Bien que le premier acte de la rébellion qui allait embraser le pays tout entier, soit daté du ler novembre 1954, le mémoire n'en comporte aucune mention. En juillet 1991, l'auteur a ajouté le post-scriptum suivant : " Juillet 1955. Maison Carrée n'avait plus que sept ans à vivre à l'heure française et nous ne le savions pas. Sept ans de guerre, d'espoir perdu et retrouvé durant lesquels, elle s'est acharnée à prospérer sur le plan économique et social, comme si elle avait voulu laisser dans nos cœurs un souvenir magnifié. Les chiffres que cite le colonel Jamilloux, dernier maire français de Maison-Carrée, ne sont-ils pas la preuve de cette vie en marche laissée derrière nous ? " Je dirigeais une cité dont le nombre d'habitants augmentait sans cesse. En 1936, elle en comptait 36 000, quand je J'ai quittée elle en comptait 110 000 ".
Un après-midi de 1830, sous un ciel intensément bleu et par une chaleur torride, on aurait pu voir un cavalier quitter la ville barbaresque d'El-Djezaïr. Ce cavalier au visage brun, drapé dans un burnous d'une blancheur éclatante est un arabe de cette province turque dont les relations avec la France sont tendues.
Sorti de la ville, il lance son cheval au galop en direction de l'est. Bientôt, dressé sur ses étriers, il aperçoit au loin, sur une hauteur, une bâtisse carrée, sorte de fort aux murs rougeâtre, dominant le pays qui s'étend à ses pieds.
Cette bâtisse est le Bordj El Kantara. Ce bordj domine une étroite vallée où coule un oued peu profond aux eaux boueuses, aux berges envahies par les lauriers roses. Un pont enjambe cet oued. Tout autour, la campagne est inculte ; broussailles, lentisques et jujubiers couvrent le sol. Vers le sud, s'étalent d'immenses marais. Seuls, des troupeaux de chèvres et de moutons, gardés par des bergers en haillons, mettent un peu de vie dans ce paysage.
Si ce cavalier pouvait revenir aujourd'hui, il ne retrouverait plus El Djezaïr, il ne retrouverait plus le Bordj El Kantara. Là où s'étendaient broussailles et marais, il découvrirait une ville de plus de cinquante mille habitants, la douzième d'Algérie : Maison Carrée.
Cent vingt quatre années se sont écoulées depuis cette époque, cent vingt quatre années de labeur ; labeur des premiers pionniers et de leurs descendants, de la France qui a apporté son génie civilisateur et a su faire de ces terres arides et sauvages des régions riantes, riches et peuplées.
Bordj El Kantara devenu Maison Carrée ne se confond pas avec la capitale et malgré la proximité de cette dernière n'en est pas un faubourg. Au cours des années, tout en s'agrandissant, tout en s'embellissant, tout en devenant un centre très actif de commerce et d'industrie, Maison Carrée a conservé son cachet particulier, sa vie locale, son autonomie. Comment expliquer son autonomie si ce n'est par son passé même.
Avant 183O
Il nous faut remonter fort loin dans le temps, bien avant la conquête de l'Algérie, bien plus loin que ce nom de Maison Carrée ne le laisserait supposer.
D'où vient-il d'abord ce nom à l'allure si banale ? L'étranger sent bien qu'il cache malgré tout une histoire et il est déçu quand on lui montre la caserne du 45e régiment des Transmissions aux murs peints en rose tendre et qui dit-on, a donné son nom à la ville qu'elle domine.
En vérité, cette caserne était primitivement un fort turc appelé Bordj El Kantara. On ne se douterait nullement que, caché derrière ses eucalyptus, ce fort date du XVIII° siècle. C'est en 1774 exactement, sous le Pachalik d'Abdi, qu'il fut édifié. En 1824, reconstruit par l'Agha Yahia. Devenu caserne, il fut transformé en maison d'arrêt aux environs de 1930. De nouveau aujourd'hui, ses murs résonnent de la sonnerie d'un clairon matinal et des claquements de talons de jeunes sentinelles fraîchement arrivées de France.
Le capitaine Rozet dans son livre intitulé : " Voyage dans la Régence d'Alger " datant de 1833, le décrit ainsi : " Ce bâtiment est un carré de quatre-vingt-cinq mètres de côté le pourtour est formé d'arcades sous lesquelles il y a des mangeoires pour les chevaux. Au milieu de ce carré s'en trouve un autre qui contient des écuries fermées et des magasins à fourrage ".
La première cour, maintenant goudronnée, sert de parc aux voitures des officiers, tandis qu'un mess, décoré de peintures d'époque, ouvre largement ses baies et sa porte sur la deuxième enceinte où fleurissent de gais parterres.
De par sa situation, ce fort pouvait jouer un rôle extrêmement important. Il dominait toute la cuvette de Maison Carrée et surtout la rive droite de l'oued Harrach. Il pouvait ainsi surveiller et à l'occasion protéger le pont de pierre, un des plus vieux ponts d'Algérie puisqu'il fut construit en 1697. C'est pourquoi les armes de la ville représentent une maison carrée avec la devise: " Je surveille ".
C'est lui également, nous dit Rozet, qui servait de base de départ pour les expéditions dans l'est de la Mitidja contre les tribus insoumises. " L'Agha tombait à l'improviste sur les tribus qui refusaient de payer les impôts, quand elles menaient leurs troupeaux paître dans la plaine. Les cavaliers s'emparaient des bestiaux et de ceux qui les gardaient, quand ils pouvaient les prendre et les conduisaient à Alger où les propriétaires ne manquaient jamais de venir payer au Dey, pour les ravoir, une somme beaucoup plus considérable que le montant des impôts arriérés.
Quand ce prince avait trop à se plaindre d'eux, il leur faisait couper la tête, après avoir reçu leur argent et confisquait ensuite les troupeaux ".
Comment apparaît donc Maison Carrée tout au long de cette période barbaresque : un fort turc environné en contrebas de broussailles - les arabes qui vivent dans cette contrée cultivent peu car la plus grande partie du soi est inculte et sert de pâturage à leurs nombreux troupeaux - et bordé au sud, dans la région de l'oued Smar, par un vaste marécage long de 5 400 mètres et large de 700.
Rien ne laisse encore prévoir l'extraordinaire essor que cette région devait prendre environ deux siècles plus tard.
L'occupation militaire
Rien non plus ne laissait prévoir cet essor en 1830 au début de la conquête.
Pourquoi donc les Français vinrent-ils s'établir dans cette région si peu engageante ? Toujours à cause de sa position géographique exceptionnelle qui en faisait un point stratégique unique. En effet, ce sont les troupes qui y pénétrèrent d'abord dès 1830, et occupèrent le bordj lui donnant le nom de " Maison Carrée ". C'était pour elles un poste avancé vers l'est et il le demeura longtemps. Aussi les débuts de l'histoire de Maison Carrée se ramènent-ils à des faits de guerre. Dans tous les rapports militaires de l'époque, son nom revient continuellement. Poste avancé, il est soumis à des attaques quotidiennes, il est pour ainsi dire cerné par les Arabes. On raconte qu'en mai 1832, un groupe d'une trentaine d'hommes tomba dans une embuscade à quelques centaines de mètres du fort et fut massacré. A partir de 1833 cependant le poste est un peu dégagé car il est relié à l'est au Fort de l'Eau que le duc de Rovigo fait occuper en février. Mais un ennemi plus terrible encore le guettait qui devait l'atteindre durement : la maladie. Nous avons mentionné les marais de l'oued Smar, ils rendaient la région malsaine et les soldats en souffraient terriblement.
Les chefs militaires se plaignaient constamment de l'état sanitaire des troupes ; on peut lire dans le rapport de Berthezène du le' juillet 1831 : " Les postes de la Maison Carrée et de la ferme modèle sont tellement malsains que dans l'espace d'un mois, le 30° de ligne s'est trouvé réduit à rien ".
Un mois plus tard, le 8 août 1831" l'état sanitaire de l'armée empire tous les jours et devient véritablement effrayant, il n'y a pas de jours où il n'entre cent à cent cinquante hommes à l'hôpital. C'est en grande partie l'effet de I'occupation de la ferme modèle et de la Maison Carrée ". Dans ces conditions, on ne pouvait plus conserver ce poste, il fallait agir sans retard.


Les travaux d'assainissement

L'autorité militaire décide de faire assécher les marais voisins. Avec courage les soldats valides s'acharnent à cette tâche. Bientôt, le duc de Rovigo peut annoncer au maréchal Soult que les troupes, dirigées par leurs officiers, ont creusé un canal de 12 à 15 pieds de profondeur et d'une longueur suffisante pour assécher les marais qui avoisinent leur poste.
Ils en ont tout de suite cultivé une partie et leurs succès ont encouragé leurs camarades. Ce travail se poursuivit pendant des mois ; y participèrent cinq cents arabes et trois cents disciplinaires ; mais aucune tranchée ne tenait dans cette boue liquide.
Enfin, après sept mois d'efforts surhumains, une soixantaine d'hectares étaient asséchés et les rives de l'oued à peu près assainies en aval. Maison Carrée est alors à l'honneur. Tous les journaux annoncent la victoire de la ténacité. Le Moniteur Algérien, du 16 septembre 1836, écrit notamment " En 1830, 1831 et même 1832, les régiments ne faisaient qu'un séjour de cinq jours dans ces cantonnements et ce peu de temps suffisait pour rendre un grand nombre de soldats malades. Depuis deux ans, la garnison n'y est presque pas changée et les malades n'y sont pas plus nombreux qu'ailleurs ".


Mais on a crié victoire un peu trop tôt. Des pionniers audacieux voulurent profiter de cette sécurité précaire pour s'installer dans la région. Bien vite la fièvre les en chassa, car il s'en fallait de beaucoup pour qu'en 1838 toute la région fût assainie. Pour s'en convaincre, il n'est que de lire dans un journal de 1839 cette description d'une ferme voisine. " La ferme d'Oulid Adda est admirablement située à un quart de lieue de Maison-Carrée d'où elle apparaît comme un joli pavillon. Une belle route y conduit ; un labyrinthe formé de cactus égaie agréablement le voyageur qui veut y parvenir ;un coq surmonte un léger clocher qui donne à ce passage l'air d'un hermitage. Mais passé le seuil de la porte, c'est le tableau le plus repoussant que l'on puisse rendre, Une malpropreté répugnante fait détourner les regards qui ne se reportent que sur des objets en lambeaux et dégoûtants. La guerre ou la peste a passé par là sans doute ; ma voix est restée sans écho; je n'ai pu trouver personne. Un Petit pâtre m'a dit que les habitants avaient fui pourchassés par les fièvres et la misère ".

A cette époque donc Maison Carrée n'est toujours qu'une place militaire qui tient grâce à la ténacité des troupes. Les déplorables conditions climatiques ne font présager en rien qu'une ville viendra un jour s'élever sur ces marais.
La naissance d'un village
Cependant petit à petit un village est né. Il se blottit peureusement au pied du bordj, comme jadis en France les hameaux venaient chercher refuge à l'abri du donjon seigneurial.
La naissance de ce village de Maison- Carrée dans une cuvette hier encore insalubre ne laisse pas de surpendre le lecteur profane et pourtant explication en est simple. Les soldats du fort avaient besoin de ravitaillement, ils étaient des clients tout trouvés pour des débitants venus s'installer là après avoir échoué dans la culture des terres du Sahel.

Aussi, rapidement un petit village vit le jour ; deux de ses activités essentielles étaient la vente d'alcool frelaté et la prostitution.
Au début les habitations précaires étaient assez éloignées les unes des autres. Mais quand l'autorité militaire assigna un emplacement aux personnes désireuses de s'installer à Maison- Carrée, elles se rassemblèrent tout naturellement auprès de la Fontaine du pont de l'Harrach et formèrent ainsi un véritable petit hameau que l'arrêté ministériel du 17 octobre 1844 rattacha à la commune d'Hussein Dey.


Maison-Carrée - La place du marché couvert (Inondation du 16 janvier 1931)
(Collection Marc lacoste)

Les crues de l'harrach
Mais il était dit que toutes sortes d'embûches devaient se dresser sur le chemin du développement de Maison Carrée.
Après la guerre, ce fut la maladie après la maladie à laquelle les travaux d'assèchement à peu près définitifs de 1841 mirent fin, une nouvelle catastrophe s'abattit sur le village naissant l'inondation.
Le Moniteur Algérien du 5 novembre 1846 donne le récit suivant de la crue de l'Harrach du 3 novembre : " Les eaux couvraient tout le terrain compris entre les collines du Sahel, celle où est assise la ".Maison. Carrée " et toute l'étendue de la plaine que l'oeil peut embrasser jusqu'au monticule de la ferme d'Oulid Adda. Vers neuf heures, l'inondation était dans toute son étendue et grossissait encore quoi que l'eau s'écoulât avec une fureur et une rapidité effrayantes. Des onze maisons qui composaient le village de la " Maison Carrée ", sept avaient déjà disparu successivement avec tout ce qu'elles contenaient ; on apercevait çà et là, au milieu des eaux, des malheureux que le courant entraînait rapidement vers la mer. Avant d'y arriver, ils disparaissaient au milieu de vagues énormes que soutelait le choc des eaux de l'Harrach contre les flots de la haute mer. Vers dix heures, l'auberge de la Nouvelle France sur le toit de laquelle huit ou dix personnes s'étaient réfugiées s'abîma dans les flots ; sept d'entre elles descendaient le cours du fleuve sur les débris du toit, elles ne tardèrent pas à être englouties. Peu de moments après une malheureuse mère tenant son enfant dans les bras fut entraînée et disparut comme elles.
Vers 4 heures, les eaux avaient déjà considérablement baissé. Le nombre de morts s'éleva à vingt trois ".
Cette inondation ne devait pas être la seule dans l'histoire de Maison Carrée. Les habitants de la ville gardent encore le souvenir de celles des années 1911, 1916, 1931 et 1937.
Dans quelques magasins situés autour de la place, on montre encore les traces laissées sur les murs par les eaux. En 1911 les eaux atteignirent 2,80 mètres au café des Pyrénées ; en 1937 elles atteignirent 1 mètre seulement.
Ces crues étaient dues aux apports de l'oued Smar qui faisaient gonfler la rivière et au vent du nord qui formait une barre à l'embouchure et empêchait les eaux de s'écouler. Avant 1939, des travaux furent exécutés pour détourner et canaliser l'oued Smar. Cependant en 1954 la panique fut grande dans la ville, bien des gens allaient se pencher au-dessus du pont de pierre pour constater, grâce à l'échelle qui s'y trouve, la hauteur des eaux, et les vieux maison-carréens prévoyaient déjà une crue funeste.
On comprend donc qu'en 1846 cette catastrophe arrêta encore une fois le développement du petit village.
Mais toute vie n'était pas éteinte en lui, puisque, lentement, mais sûrement, il poursuivit son chemin.


Maison-Carrée - Le square Altairac
(Collection Marc Lacoste)

Accroissement de la population
En ce qui concerne l'essor de Maison Carrée à partir du milieu du XIX° siècle, les chiffres sont beaucoup plus éloquents que les mots.
En 1850, seulement quatre ans après la catastrophe qui s'était abattue sur le petit village naissant, le gouverneur de l'Algérie fait construire quelques maisons pour un petit nombre de rescapés et trois ou quatre familles mahonnaises nouvellement arrivées.
Le 31 décembre 1856, lorsqu'un arrêté gouvernemental rattache Maison Carrée à la commune de la Ressauta, (les bâtiments de la mairie de cette commune viennent d'être démolis, ils étaient situés entre Fort de l'Eau et Cap Matifou à la hauteur des " Dunes " tout près de la villa Mercadal ou lieu dit " Ben Mered "), le village ne comprend encore que soixante-cinq habitants.
Cinq ans plus tard ce chiffre s'est élevé à 216, aussi Maison Carrée devient-il le centre annexe de cette même commune. C'est à cette époque que l'Empereur et l'Impératrice ont rendu visite à ce centre ; dans la plaine de Maison Carrée une fête fut organisée par le général Yusuf. ; Les goums vinrent rendre hommage à Napoléon III. Le spectacle d'une razzia fut simulé par huit cents arabes montés, venus du sud. La diffa offerte aux exécutants ne comprit pas moins de trois cents plats de couscous et cinq cents moutons.

En 1870, le nombre des habitants de Maison Carrée est de 1693 : 1053 européens et 640 musulmans. En 1936, ce nombre est passé à 24 595 habitants ; 10 079 européens et 14 516 musulmans. Mais il suffira de passer au dernier recensement de 1954 pour comprendre à quel point l'essor de cette ville a été prodigieux ces dernières années.
Européens :
Musulmans :
14 737
36 280
Total de la population municipale :51 017 hab
Population agglomérée :
Population éparse :
39 951 h.
11 066 h.

A ces chiffres il faudrait ajouter 4127 habitants non sédentaires (internes des établissements scolaires, militaires, etc. ...)
Il existe encore à Maison Carrée des descendants des premières familles venues s'installer dans cette ville au moment de sa formation : les familles Brun, Ollivier, Redon, Altairac, Miroux, Eldin, Croclierie, Garry, Zevaco et Haons. Quelques rues de Maison Carrée portent le nom de ces pionniers. Citons l'avenue Le Bailly, l'avenue Zevaco et la rue Croclierie.
Les Bomati et les Dedenis, les plus vieux maison-carréens connus, n'ont plus de descendants aujourd'hui.


BELFORT
(Collection Vila)

Les causes du développement
Le marché
En 85 ans, Maison Carrée a pris une importance considérable malgré les fléaux qui s'étaient abattus sur elle, malgré le climat humide qui ne se prêtait pas à l'établissement d'une grande ville. Ce centre avait un atout important pour son développement : sa position stratégique. La situation de Maison Carrée est une situation privilégiée. A 12 km d'Alger, à l'entrée de la Mitidja, elle donne accès facilement à cette plaine ; elle communique aisément aussi avec le sud algérien par le col de Sakamody. Au pied des derniers contreforts du Sahel algérois, elle est en relations avec les villages de ce dernier comme elle est en relations avec les villages et les villes de l'est.
Dès 1844, Bugeaud écrivait : " Je partage l'opinion du colonel du génie sur l'avantage qui résulterait de la création d'un centre de population sur ce point, lieu d'étape pour une partie des Arabes qui apportent leurs denrées au marché d'Alger ".
Voilà le mot important : Maison Carrée est un lieu d'étape. Le gouvernement le comprend bien puisque un arrêté préfectoral institue en 1862 un marché à bestiaux devant se tenir chaque vendredi.
On peut dire que c'est de ce moment que date la fondation de la ville et que le marché est à l'origine de son développement exceptionnel et de sa prospérité.
En effet, le marché de Maison Carrée est devenu aujourd'hui un des plus gros marchés de l'Algérie et dès 1870, il détrônait déjà ceux de Boufarik et de l'Arba.
D'abord situé derrière la mairie, à l'ombre de vieux eucalyptus, il a dû être déplacé en 1953. Sa superficie n'était plus suffisante pour son activité et il se trouvait en plein centre de la ville que les troupeaux devaient traverser.
Il s'étend maintenant en bordure de l'Harrach et de la future autoroute Alger-Blida, à proximité des voies ferrées d'Oran et de Constantine. Aménagé spécialement pour recevoir les nombreux troupeaux, il permet à ces derniers d'éviter la ville.
Quelques chiffres prouvent son importance : quarante millions sont apportés au budget de la ville par l'adjudicataire du marché. Annuellement cinq cent mille moutons, cinquante mille bovins et dix mille chevaux entrent à Maison Carrée.
Les moutons sont les plus nombreux et les automobilistes connaissent bien ces longs défilés poussiéreux qui se dirigent chaque semaine, quelquefois à partir du mercredi, vers le marché de Maison Carrée entravant bien souvent la circulation.
Mais ce marché, malgré les cinq cent mille bêtes qui y défilent chaque année n'est pas resté spécialisé dans le commerce du bétail. La vente des fruits et des légumes le complète adrnirablement, légumes venant bien souvent de la région côtière de Fort de l'Eau. C'est pourquoi aujourd'hui des halles aux légumes ont été construites à Maison Carrée. En retour, les habitants des communes rurales voisines trouvent là un lieu d'élection pour s'approvisionner en objets fabriqués, non seulement dans le commerce local mais aussi chez les commerçants ambulants qui s'installent tous les vendredis.
Le succès du marché est étroitement lié à l'histoire de Maison Carrée.
Dès 1863, des maquignons, des commerçants affluent dans la ville qui voit sa population atteindre les dix mille habitants. En 1870, elle devient alors commune de plein exercice avec Alexandre Van Maseyk comme premier maire. La population ne fait que croître pour atteindre, comme nous l'avons vu, plus de cinquante mille habitants aujourd'hui.



Le développement industriel

Tout de suite les avantages de cette situation apparurent clairement aux chefs d'industrie désireux de créer de nouvelles usines dans ce pays neuf qu'était l'Algérie.
Tout industriel est en quête de trois conditions essentielles ; la proximité d'un port, les facilités de communications et l'espace nécessaire à ses installations. Ces conditions se trouvaient remplies à Maison-Carrée. C'est pour quoi dès 1882, vingt ans après l'installation du marché aux bestiaux, apparaissent, première industrie dans ce centre, les usines Altairac, tannerie travaillant pour l'armée. Puis briqueteries et tuileries vinrent bientôt hérisser le paysage de leurs cheminées.
Avec les années, la construction de la route moutonnière, l'industrialisation de Maison-Carrée alla augmentant et trois endroits groupaient et groupent encore les usines.
Au sud de Maison Carrée, entre les routes de l'Arba et de Rovigo, a proximité des voies ferrées, sur le lotissement de l'Harrach industriel, s'élèvent à côté des vieilles usines Altairac et Duroux de toutes nouvelles réalisations : les dépôts d'essence de la B. P., les fonderies Beccarel, les Brasseries et Glacières d'Algérie et d'autres industries de moindre importance. l'ouest de la ville, dans la région bordant le fleuve de Maison-Carrée jusqu'à l'embouchure de l'Harrach nous trouvons : la Société Algérienne de produits chimiques et d'engrais (SAPCE), les moulins de l'Harrach, les établissements Berma, Comolive, Socoman et la Société Immobilière et Agricole de l'Harrach.
Enfin, au sud-est, le groupe industriel de l'oued Smar où domine l'importante usine des LTT, nous trouvons également les bâtiments de l'usine Astral-Celluco.
En bordure de l'autoroute Maison Carrée-Blida se sont installées les usines LATRAF et CABLAF et la cokerie de l'Electricité et gaz d'Algérie.
D'autres industries ont pris également naissance à Maison-Carrée. On peut citer les briqueteries Moralès et Torelli, la Cotonnière africaine, rue d'Aumale, la Cartonnerie et Papeterie modernes. Dans un autre domaine les pépinières Goyard, Vidal et le domaine Chamly achèvent de donner à Maison Carrée son cachet de centre industriel.


Le développement de l'habitat

L'essor économique de Maison Carrée a donc amené, comme nous l'avons vu plus haut, un accroissement de la population. De nombreux ouvriers sont venus s'installer dans la ville, surtout à partir de 1947, en raison des projets d'industrialisation de l'Algérie.
Les quartiers d'habitation existant déjà ont donc pris de l'extension et de nouveaux se sont créés sur les hauteurs encerclant la cuvette de Maison Carrée. Ces derniers présentaient l'avantage d'être moins humides que le centre de la ville en contrebas, et d'éviter les miasmes de l'oued. C'est ainsi qu'on a pu voir des quartiers s'accroître ou prendre naissance et se développer rapidement : Belfort, Bellevue et plus récemment Lavigerie. Beaulieu et les Cinq Maisons véritable centre universitaire puisque s'y trouvent réunis le lycée de garçons, l'Institut industriel transformé en 1950 en École nationale d'ingénieurs des travaux publics, enfin l'Institut agricole. Ce dernier a été ouvert en 1905 sous le nom d'École d'agriculture algérienne, assimilé en 1946 aux écoles nationales d'agriculture, c'est une école de formation de jeunes, mais aussi une station expérimentale et un laboratoire de recherches agronomiques.
La catastrophe ferroviaire de 1943 (explosion d'un train de munitions), en démolissant une partie du quartier P. L. M. (543 appartements démolis, 105 immeubles endommagés aux alentours de la gare) avait aggravé la crise du logement.
Pour résoudre cette crise due au développement industriel de la ville, une cité musulmane s'est construite dans ce même quartier P.L.M., une autre cité doit être entreprise bientôt ; mais dans ce quartier à population musulmane très dense, le problème n'est pas facile à résoudre en raison du très grand nombre de bidonvilles implantés.
Dans le centre de la ville, les groupes d'habitations à loyer moyen élèvent depuis un an leur imposante façade sur le cours de France à l'emplacement de l'ancien marché.
Les bâtiments publics se sont développés en fonction de cette population en croissance constante. Ce sont d'abord et surtout les écoles. En 1899, avait été construite la première école qui prit, après 1914, le nom de groupe Laverdet en souvenir d'un de ses instituteurs mort pour la France. Elle comprenait alors 4 classes, elle en compte 16 aujourd'hui. A cette école du centre sont venus s'ajouter l'école de filles (14 classes, le groupe de Belfort (26 classes), le groupe P. L. M. avec ses cours complémentaires d'enseignement professionnel (4 classes) les écoles des lotissements Lavigerie, Cité militaire, Pins maritimes, Eucalyptus, Altairac (17 classes) et le cours complémentaire d'enseignement commercial. Cinq mille élèves fréquentent ces écoles.
Dans des bâtiments modernes et spécialement aménagés, viennent de s'installer la Justice de paix et le commissariat central.
En résumé, un appartement par jour a été construit pendant les années 1952 -1953. Si Maison Carrée n'offre pas le charme des côteaux du Sahel ou de la Bouzaréah, ses possibilités d'extension sont très grandes. Beaucoup de familles se sont installées dans les lotissements résidentiels de Lavigerie et de Beaulieu et c'est pourquoi tous les jours les autobus ou trolleybus faisant le service sur Alger emportent vers la ville de véritables flots d'employés ou d'ouvriers.
Jusqu'en 1945, c'était l'antique tramway des CFRA (1) qui faisait ce service en plus d'une heure comme en 1900. Aujourd'hui quinze à vingt minutes suffisent pour être dans la capitale.
Projets d'avenir
Le maire et la municipalité vont d'abord s'attaquer à l'Harrach, ce gêneur perpétuel, dont les eaux basses et stagnantes en été répandent une odeur nauséabonde sur les environs et une profusion de moustiques. Il est question de le canaliser depuis l'ancien pont de chemin de fer jusqu'à la mer ; le port de pierre successeur du vieux pont en bois primitif, sera reconstruit perpendiculairement à l'oued et élargi.
Sept autres groupes d'H. L. M. viendront s'aligner à côté des premiers derrière la mairie qui sera elle-même agrandie par l'apport de deux ailes.
La gare sera étendue et reconstruite. On parle même de transformer le carrefour des cinq maisons. L'autoroute Maison-Blanche-Alger passera derrière le monastère des Pères Blancs. Près de ce carrefour mille logements seront construits sur un emplacement de 7 hectares.
Nous voyons donc que. ce pentagone de 6 036 hectares qu'occupe Maison Carrée contient de grandes richesses et de grandes possibilités d'avenir.
De son passé militaire, Maison Carrée garde encore la trace avec les nombreuses casernes qui se sont installées, depuis celles du 45° régiment des Transmissions et du 5' chasseurs jusqu'à celles de la gendarmerie mobile et de la 10° COMA.
Mais c'est la ténacité de ses habitants qui a fait du petit poste insalubre la ville florissante d'aujourd'hui et il appartient â la jeune génération de continuer l'ouvre de ceux dont le passé courageux vient d'être retracé.
(1) CFRA - Chemins de fer sur route d'Algérie.
Claudia Sendra-Adrover
Dessins d'Armand Sendra.
Monographie
Plan détaillé avec bibliographie
Historique de la ville de Maison-Carrée

Bibliographie
- Le Centenaire de l'Algérie.
- Archives de la mairie de Maison Carrée.
- Travaux de M. Jacques Stamboul, urbaniste expert près des tribunaux.
- Monographies générales établies par la préfecture d'Alger et le gouvernement général de l'Algérie.
- Travaux de M. Huetz de Lamps parus dans les Documents Algériens du 20 avril 1952.


Maison-Carrée - la route d'Alger et la gare
(Collection Marc Lacoste)

 

L'Oued Harrach et Maison-Carrée

S'il n'est une ville qui ne peut être dissociée de son oued c'est bien MAISON-CARREE.
L'oued Harrach ayant pour principal affluent l'oued Smar prenait sa source dans le massif du Bouzegza et se jetait dans la baie d'Alger après avoir traversé la Mitidja.
En 1830 la Mitidja n'était qu'un vaste marécage qui, durant la saison des pluies, absorbait les caprices de l'oued Harrach.
Il n'existait d'ailleurs en ce lieu qu'un bordj délabré, dont la construction remontait à 1724, connu sous diverses appellations: Bordj El Kantra (le fort du pont car il existait un vieux pont de pierres enjambant l'oued), Drâ El Harrach (le monticule de l'Harrach), Bordj El Agha (le fort de l'Agha), ou encore Bordj Yahhia (le bordj de Yahhia qui fut effectivement agha). Sous les turcs c'était une espèce de caserne d'où l'agha envoyait ses troupes châtier quelque tribu récalcitrante ou pour lui faire payer l'impôt.
Les troupes françaises du génie qui occupèrent ce bordj dès 1830 uniquement à la saison sèche le surnommèrent La Maison-Carrée.
Les travaux de mise en valeur de la Mitidja qui consistèrent au drainage des eaux et à la construction de digues eurent pour effet une canalisation forcée de l'oued qui, par temps de crue avait perdu son dévidoir naturel qu'était le marécage. Le ressac de la mer à l'embouchure de l'oued empêchait l'évacuation des eaux qui remplissaient rapidement la cuvette naturelle aux abords du bordj.



Dès 1850 un centre de peuplement avait été créé en ces lieux et, vu sa situation géographique près d'Alger, il prit rapidement de l'importance en particulier grâce à son marché. En 1885 La Maison-Carrée comptait 3000 habitants dont 1800 européens qui avaient régulièrement les pieds dans l'eau. En 1906 une crue exceptionnelle inonda la ville. Certains quartiers eurent plus d'un mètre d'eau et il y eut plusieurs victimes. Des travaux de curage des berges furent entrepris et l'embouchure fut désensablée. Le résultat ne fut pas à la hauteur des résultats escomptés mais atténua le phénomène. Maison-Carrée prit un essor fulgurant en particulier dans le domaine de I'industrialisation. On fit appel à la main d'oeuvre indigène. Ne pouvant la trouver sur place les industriels recrutèrent leur personnel dans les environs. On assista à un déplacement de population qui dut se loger. L'urbanisme à l'époque ne répondant à aucune règle en ce qui concernait les zones inondables, de véritables mechtas sortirent de terre le long de l'oued Harrach.



En 1911, une crue d'une violence inouïe balaya tout sur son passage faisant une fois de plus de nombreuses victimes.
La municipalité de Maison-Carrée délimita un périmètre non constructif et le fit respecter. D'autres crues eurent lieu, en particulier en 1923, et, malgré de nouveaux travaux de drainage des berges, l'oued ne fut jamais sécurisé. On se contenta de surélever les routes et les voies de chemin de fer, on créa une carrière de sable à l'embouchure et Maison-Carrée vécut avec le risque d'inondation.



En 1960, une nouvelle crue fit des dégâts considérables. La route d'Alger à Constantine fut coupée, la voie ferrée emportée à plusieurs endroits sans parler d'un mètre d'eau dans certains quartiers en particulier au Gué de Constantine et dans la zone industrielle d'Oued-Smar qui se trouva paralysée durant un bon mois. On ne peut parler de l'oued Harrach sans y évoquer l'odeur qui s'y dégageait été comme hiver. Véritable égout de la ville de Maison-Carrée, la flore et la faune avaient complètement disparu. Et pourtant, dans les années 1900, sous les ponts de Maison-Carrée, les pêcheurs s'y bousculaient. Anguilles, barbeaux et mulets y pullulaient. Une carte postale de 1904 de L. POISSON, éditeur à Maison-Carrée, montre un carrelet installé sous le nouveau pont et une autre de LEROUX, éditeur à Alger, des lavandières.


 

Maison Carrée


 


Maison-Carrée - Vue générale


 


Maison-Carrée - Vue générale


Maison-Carrée - Maison Mère des Pères Blancs


Maison-Carrée - Le nouveau Pont et la Ville


Maison-Carrée - La Place - Rue de Constantine


 


 


 



 







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